Témoignage

A ci femu a i Vinci .... la phrase ainsi formulée initiait la joute de gaillards encore assez verts pour tombet la veste et s'empoigner vaillamment !


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BELGODERE Francescu Saveriu

Natu u 17.09.1935 in Borgu
Né le 17.09.1935 dans le village de Borgo

Témoignage paru dans le numéro 5 du magazine Vince du 1er Trimestre 1997
* VINCE n°5 di u Primu Trimestru di u 1997 *


" Pour tous ceux  qui heureusement n'ont pas eu à les connaître, les tristes années de la dernière guerre semblent relever de la nuit des temps. Leur vécu fut on ne peut plus difficile pour notre terre Corse soumise aux aléas d'un conflit dont elle était alors de par les appétits du fascisme Mussolinien un des enjeux. Ces heures noires qui marquent à jamais une vie, furent celles de mon enfance.

Au début de 1940, avec la fin de ce que les historiens appellent la drôle de guerre devant la menace d'invasion de la Corse et les premiers bombardements sur Aiacciu, Bastia et Porti Vechju, à l'exemple de tant d'autres, ma famille estima prudent de chercher refuge dans l'intérieur de l'île. Ce réflexe on ne peut plus atavique nous conduisit en un petit du centre en bordure du Golu, aux confins du Niolu, de la piève de Ghjuvellina, qui de par sa situation était une sorte de carrefour sur le chemin des transhumances.

Le décor ainsi planté, venons en a I Vinci. La lecture de la remarquable plaquette consacrée à ces joutes, m'a reconduit un instant sur ce temps malgré tout merveilleux de l'enfance ou entre autres jeux, j'ai eu a les connaître ! On le sait, la guerre et la résistance avaient requis les hommes valides du village. Ceux qui restèrent purent ainsi nous initier à cet art particulier de la lutte. C'étaient pour la plupart des bergers du Niolu transitant avec leur bétail ou fréquentant la foire annuelle très prisée alors.

A ci femu a I Vinci ! La phrase ainsi formulée initiait la joute de gaillards assez verts pour tomber la veste, et s'empoigner vaillamment. La passion n'excluait pas la courtoisie, et rares furent les débordements. La raillerie allait par contre au vaincu quand il cherchait la justification de son échec au travers d'excuses classiques du type aghju scullisciatu, ou encore mi sente a spalla, le tout annoncé non sans quelque confusion. Pour notre part, imitant les grands, nous consacrions une partie du programme varié de nos jeux d'alors au combat de I Vinci. Le processus pour autant que je me souvienne paraît assez particulier pour justifier le présent propos. Que se passait-il ?

Deux équipes se formaient, représentant un quartier du village ou s'alliant autour d'un chef désigné. Les beaux jours étaient là pour permettre aux lutteurs de se présenter le torse nu, et se placer de part et d'autre d'une ligne tracée sur le sol. Il y avait tout d'abord une sorte de défi qui résidait en la tentative de toucher avec un doigt souvent charge de salive le nez de l'adversaire. Ce geste voulu provocateur et sans nul doute de portée psychologique plaçait le "touché" en position d'infériorité pour le moins morale. Il commandait en tout cas le début d'un affrontement en forme de pettu a pettu, bras ouvert, mains contre mains ouvertes.

Il n'y avait pas dans ce prélude de tentative de déséquilibre, mais une poussée soutenue a seule fin de franchir la ligne tracée au sol et ainsi investir le camp adverse. Le franchissement accompli déclenchait sans pose l'empoignade conventionnelle qui se terminait par le touché au sol des épaules de l'adversaire.  Je n'ai pas de souvenirs plus précis qui me permettent de déterminer objectivement l'origine de ce cérémonial particulier, qui, il faut le souligner n'était pas pratiqué par les adultes. J'ai tenté en vain de solliciter les rares compagnons d'enfance que la vie a dispersé aux quatre coins du monde(nous faisons partie de cette génération dite di a spalluzzera, contrainte après guerre en la recherche de l'avenir dans les seules voies de l'exil). Aucun de mes interlocuteurs n'a pu valablement me renseigner, certains avaient même oublié notre pratique commune de i vinci. Je ne pense pas non plus que l'on puisse trouver d'origines extérieures à ce rituel. Les étrangers d'alors étaient des soldats italiens des troupes d'occupation dont il faut dire que nous ne prisions guerre la compagnie. S'il leur arrivait d'observer nos jeux, ils ne s'y sont jamais associés à l'exemple des quelques allemands qui passaient sans plus de contacts.  Peut-être devons nous à l'imagination fertile de l'un d'entre nous cette forme de rajout aux règles conventionnelles de i vinci !

I Vinci di a mio zitellina ne durèrent que le temps de la prime enfance. L'entrée en sixième sonna pour
i paisani que nous étions, le glas de nos joutes. Foot, boxe, hand et tutti quanti les remplacèrent, mais cela est une autre histoire... "


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